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Chapitre 3 - NEOM

Mis à jour : janv 1


NEOM

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »

François Rabelais (1494 – 1553), écrivain français.

14 Novembre 2083, 8 heures du matin. NEOM.


— Julie, vous êtes en retard de 30 secondes sur votre agenda, lui lança Maria sans une once d’émotion.


Maria, était le nom de son robot humanoïde personnel, qu’on lui avait attribué lors de son arrivée sur NEOM, 40 ans plus tôt. Julie avait tout juste 10 ans à l’époque, en 2041. Maria avait l’apparence d’une femme de 25 ans. La confusion et la perfection des traits et des expressions du visage étaient saisissantes.


— Merci Maria pour ta précision. Peux-tu me servir un café et me mettre les nouvelles s’il te plaît ?

— C’est votre quatrième café depuis votre réveil ce matin, ajouta Maria tout en s’exécutant.

Il faudra que j’installe une mise à jour sur Maria afin d’éviter ce type de remarques sans intérêt, songea Julie.


Un écran virtuel apparut dans l’appartement dont les baies vitrées surplombaient le centre névralgique de la Smart City NEOM.

Le Gouverneur avait donné une conférence la veille au soir au sujet de sa préoccupation concernant les énergies disponibles. Les humanoïdes journalistes analysaient et dissertaient sur la forme plutôt que sur le fond, comme d’habitude. Les analyses étaient orientées et écrites à l’avance.

De toute façon, elle s’attendait à un appel du Gouverneur dans la journée sur ce sujet.


— Ça tourne en boucle sur le même sujet depuis hier soir. Quelles sont les autres nouvelles du jour ?


Une fois de plus, Maria s’exécuta et changea le canal TV.

Un autre humanoïde, du genre masculin, la trentaine, fit son apparition sur l’écran virtuel.


— Les commémorations de l’anniversaire de la naissance de NEOM auront lieu le 1er Décembre prochain. Un méga concert sur la Grande Place sera donné en l’honneur de notre Bien Aimé Gouverneur. De multiples festivités accompagneront la semaine qui précède cet événement. De nombreuses stars musicales sont également attendues pour ce concert exceptionnel…

Pendant que le journaliste humanoïde récitait son texte, finissant son café, Julie se dirigea vers le sas de sortie de l’appartement.


— A ce soir, Maria, pourrais-tu me préparer une de tes recettes asiatiques dont tu détiens le secret s’il te plaît ?

— Avec plaisir Julie, très bonne journée.

— Merci. A toi aussi. Et, au fait, pas de viande in vitro, s’il te plaît.


Elle s’immobilisa quelques instants et se regarda dans le miroir. Une fois de plus, elle n’avait pas eu le temps de se maquiller. Elle recoiffa rapidement ses cheveux blonds mi longs. La reconnaissance optique scruta ses yeux bleus gris et déclencha l’ouverture du sas. Elle monta dans l’ascenseur, puis commanda.


— Rez-de-chaussée.


A l’intérieur de la capsule transparente dégringolant à une vitesse vertigineuse les 70 étages qui la séparaient du sol, elle pouvait distinguer les tours plus hautes les unes que les autres à l’architecture futuriste. Le palais du Gouverneur, édifice d’un luxe à couper le souffle, trônait majestueusement sur la Grande Place.

Le Gouverneur possédait 5 palais sur le Royaume de NEOM, dont la superficie était équivalente à la Région Bretagne en France ou 33 fois la taille de la ville de New-York, soit 26 500 km². La Smart City était localisée au Nord-Ouest de l’Arabie Saoudite.

L’inauguration du Royaume avait eu lieu le 1er Décembre 2030. Dans quelques jours, le royaume fêtera donc son 53ème anniversaire.

Ce projet fou de 500 milliards de dollars fut annoncé lors du « Davos du désert » en Octobre 2017 par le Prince héritier de l’époque Mohamed Ben Salmane[1].

Lors de cette annonce, afin d’attirer les investisseurs, le prince héritier avait mis l’accent sur les technologies derniers cris : transport autonomes, drones, biotechnologies, éoliennes de nouvelle génération... Une terre d’accueil pour les « dreamers » comme il aimait à décrire son projet futuriste.

Julie savait qu’il n’en était rien. Elle savait que, derrière l’annonce mercantile, se cachait une réalité terrifiante dont elle avait été témoin à de multiples reprises.


La porte de la capsule s’ouvrit. Un véhicule, pouvant accueillir jusqu’à 4 passagers se faisant face, l’attendait. Aucun conducteur à l’intérieur.

Elle s’installa et une voix retentit dans l’habitacle.


— Bonne journée Julie, la durée de notre trajet sera précisément de 4 minutes et 32 secondes. Souhaitez-vous, afin d’agrémenter votre voyage, un rafraichissement, écouter de la musique, visionner un canal TV ?

— Non merci.


Le véhicule autonome s’élança. Quelques minutes plus tard, comme prévu, elle arriva à l’immeuble ultra sécurisé abritant son laboratoire.

Deux cyborgs militaires gardaient en permanence l’entrée. Elle tendit son poignet, à l’intérieur duquel une puce RFID[2] [3] contenait toutes ses informations personnelles.

L’un des deux cyborgs vérifia son identité à l’aide d’un lecteur optique incrusté dans son œil, puis la laissa entrer.

Afin d’accéder à son laboratoire, situé au douzième sous-sol, elle devait franchir cinq sas d’entrée dont le niveau de sécurité augmentait graduellement.

De par sa position dans la hiérarchie de NEOM et de l’importance de son travail, Julie avait accès au plus haut niveau de sécurité et d’information.

Elle ouvrit la porte de son laboratoire. Plusieurs humanoïdes étaient affairés sur des claviers, scrutant des écrans et vérifiant l’état des ordinateurs quantiques. La pièce, grande comme une salle de gymnase, abritait ce qui se faisait de mieux en matière de physique quantique et d’intelligence artificielle.

Elle se dirigea vers son bureau où l’attendait Rob, lui tendant son cinquième café. Elle s’était prise d’affection pour lui. Rob était plus qu’un simple humanoïde. Il représentait la dernière génération de technologies avancées en physique quantique, intelligence artificielle et biotechnologie. Il était capable de dialoguer avec tous les autres ordinateurs et d’en prendre le contrôle, si besoin était. Il était même capable de lire dans les pensées des êtres humains grâce aux ondes électriques émises par le cerveau.

Julie l’avait construit et programmé pendant la période où elle rédigeait sa thèse sur la physique quantique, laquelle permit de révolutionner l’IA[1]. Rob pouvait même ressentir des émotions. Il possédait en quelque sorte une forme de conscience.


— Bonjour Rob, comment vas-tu aujourd’hui et quelles sont les nouvelles depuis hier soir ?

— Bonjour Julie, mes processeurs fonctionnent à merveille depuis la dernière mise à jour. Merci. Nous avons dû affronter quelques difficultés cette nuit. Une surcharge de messages et d’appels émanant des habitants de NEOM, inquiets et discutant de l’intervention du Gouverneur, ont perturbé le réseau 7G. Cette abondance de communications provoqua un goulot d’étranglement.

— Les ordinateurs ont pris le relais afin de résoudre le problème, n’est-ce-pas ?

— Oui et non, ils ont effectivement pris le relais comme la procédure l’indique. Mais, compte tenu de la tension sur le réseau, nous étions proche du black-out. Les ordinateurs quantiques avaient déterminé qu’une intervention maximale de leur part provoquerait, par surconsommation d’énergie, une interruption totale d’électricité. Du coup, à 23h32, la moitié de la population fut privée de réception de 7G par désactivation des antennes.

Les informations en continu avaient délibérément omis d’évoquer ce sujet dans la matinée, songea-t-elle.


Elle consulta la vingtaine d’écrans qui lui faisaient face et vérifia l’évolution de la consommation énergétique de NEOM lors des 12 dernières heures, puis la compara à la production disponible. Les courbes étaient dans le rouge. Clairement, NEOM consommait plus d’énergie qu’elle n’en produisait.


— Rob, peux-tu m’afficher les prévisions de production, d’acheminement en ressources et de consommation énergétique jusqu’au 1er Décembre inclus, s’il te plaît ?

— Comme si c’était fait, Julie.


Les données apparurent immédiatement sur les écrans. La situation devenait préoccupante. Les festivités de l’anniversaire de NEOM prévoyaient une consommation énergétique sans précédent. Le Gouverneur avait vu les choses en grand. Un peu trop au goût de Julie. NEOM était au bord du black-out énergétique.

Contrairement aux annonces lors de l’inauguration de NEOM en 2030, la principale ressource énergétique restait le nucléaire. Le pétrole et le gaz n’existant plus, les gouverneurs successifs avaient misé sur le TOUT nucléaire. Les énergies renouvelables (ou ENR), comme l’éolien ou les panneaux solaires furent rapidement abandonnées en raison de leurs coûts de maintenance, de leurs durées de vie et de leurs productivités comparées aux centrales nucléaires. En outre, les réacteurs de dernières génération dits RNR[4] permettaient de réutiliser une grande partie des déchets radioactifs. Ainsi, la raréfaction de l’Uranium n’était plus une menace. Les déchets nucléaires restants, eux, étaient acheminés hors de NEOM et enfouis sous terre quelque part en Afrique, entre l’Arabie Saoudite et le Rwanda. Ni vu, ni connu.

En réalité, la décision prise d’abandonner les ENR (ou énergies renouvelables) fut une erreur fatale. La capacité de stockage de l’électricité d’origine nucléaire étant quasi nulle, l’électricité produite est envoyée dans le réseau et consommée immédiatement. Les batteries de volant inertiel, conçus pour réguler la consommation d’énergie, devenaient inefficaces, tant la demande était importante.

Par ailleurs, les ordinateurs quantiques étaient très gourmands en énergie et en métaux rares. La capacité des centrales nucléaires était insuffisante au regard des besoins énergétiques utiles à leur fonctionnement.


— Quelles sont les prévisions de production des métaux rares ?

A ces mots, un nouvel écran apparut, montrant une rupture de la chaîne d’approvisionnement des métaux rares essentiels sur les derniers mois.

— Que se passe-t-il concernant l’acheminement de ces métaux rares ?

— Il y a des sabotages et des pillages dans la route d’acheminement autour des sites de productions entre l’ancienne République Démocratique du Congo et NEOM. Nous perdons près de 20 % de notre production de Lithium et Cobalt notamment, répondit Rob.

— Qui est à l’origine de ces pillages ?

— Les rebelles. Ils sont de plus en plus armés. Ils sabotent les liaisons et s’emparent des métaux rares. La revente au marché noir leur permet de financer l’achat d’armes.

— Quelle est ton analyse de la situation, Rob ?

— Si je m’en tiens aux chiffres, le constat est le suivant : nous nous dirigeons vers un black-out énergétique avant même la fin des cérémonies d’anniversaire de NEOM. Le poste énergétique le plus gourmand en électricité est et reste le fonctionnement des ordinateurs quantiques et leurs intercommunications avec les humanoïdes et cyborgs. A court terme, une seule solution est envisageable : Diminuer ou arrêter temporairement les communications des ordinateurs quantiques lors des festivités. A moyen terme, la construction de centrales hydrauliques en mer ou d’hydroliennes, couplées à une solution de stockage de type station de pompage permettrait de faire face à ce type d’imprévu.

— Et que fais-tu du système de défense géré par les ordinateurs quantiques ?

— C’est un risque qu’il faut prendre. Mais selon nos calculs quantiques, la probabilité que nous subissions une attaque d’une autre Smart City est inférieure à 1 sur 1 Million pendant la période des festivités.

— Et quelle est ton analyse quant à l’approvisionnement des métaux rares, ressources indispensables à la construction et à la maintenance des ordinateurs quantiques, humanoïdes, cyborgs et drones, notamment.

— Le procédé de sabotage est toujours le même : Les rebelles font sauter la ligne de transport afin de stopper le convoi en vue de piller la cargaison de métaux rares. Il suffit d’envoyer un leurre avec un convoi rempli d’une unité de cyborgs afin d’exterminer les rebelles.

— Tu fais preuve d’une rigueur rationnelle à toute épreuve, lui lança Julie d’un sourire narquois, tout en prenant une gorgée de café.

— D’une certaine manière, je suis cartésien. « Je pense donc je suis » comme disait Descartes, répondant à son sourire.

— Ah ! c’est vrai, j’oubliais que tu possèdes une conscience maintenant. A ce titre, au-delà de ton analyse très pertinente dont je te remercie, qu’en penses-tu toi personnellement ?

— Mes amis quantiques et toi sommes en danger par manque d’anticipation.

— Ressens-tu quelque chose ?

Julie testait si un sentiment pouvait naître de cette situation.

— Un ressenti ! Une émotion ?

— Oui.


Après un moment d’hésitation, il répondit :


— Tristesse. Triste de ne pas pouvoir communiquer avec mes amis et ordinateurs quantiques pendant le « shut down ».

— Ce ne sera que très temporaire si nous nous dirigeons vers cette solution.

— Si ? Il n’y a pas d’autre solution envisageable, Julie, répondit-il avec fermeté.

— Ils vont me manquer, ajouta-t-il après un silence et baissant les yeux.

Julie fut surprise par la palette grandissante d’émotions que Rob pouvait générer.

— Mets-moi en communication avec Sophia, la secrétaire du Gouverneur, s’il te plaît, commanda-t-elle finissant d’ingurgiter son café.

Un nouvel écran apparut. Sophia, une humanoïde d’une beauté inouïe, prit la parole.

— Bonjour Julie, Bonjour Rob, j’allais justement vous appeler, le Gouverneur souhaite vous voir de toute urgence. Rejoignez-le dans la zone X à 14 h, dans la salle de commande.

— Parfait, je souhaitais justement lui parler. Rob m’accompagnera.

— C’est noté. A tout à l’heure.

Et la communication fut coupée.

[1] Intelligence Artificielle

[1] En Arabie Saoudite, les défis industriels de « MBS » https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/02/17/en-arabie-saoudite-les-defis-industriels-de-mbs_5424534_3234.html

[2] En Suède, on greffe une puce aux salariés https://www.innova-finance.com/actualites/puce-rfid-salaries-suede


[3] Major UK companies preparing microchip employees https://www.google.com/amp/s/www.telegraph.co.uk/technology/2018/11/10/major-uk-companies-preparing-microchip-employees/amp/


[4] Le nucléaire, une solution pour la pénurie d’énergie ? https://www.lemondedelenergie.com/nucleaire-solution-penurie-energie/2018/02/02/

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