Rechercher
  • Thierry Bréboin

Le Kauri Géant

« Le peuple n’obtient que ce qu’il prend. »

Louise Michel (1830 – 1905), institutrice et militante anarchiste française.

14 Novembre 2083, 14 h. Polis, Grand Agora.


Papy Phil attendait depuis quelques minutes à l’abri du Kauri géant, un des symboles de Polis. Le nouveau drapeau de Polis, vert sur fond blanc, adopté par référendum en 2038, comportait un kauri encerclé en son centre.

Cet arbre millénaire, d’un diamètre de 10 mètres et d’une hauteur de 57 mètres, imposait sa taille gigantesque sur Polis et s’élevait majestueusement au centre de la grande place, renommée Grand Agora.

De nombreuses autres variétés d’arbres et de plantes parsemaient la place et les rues de Polis. Le Kauri géant était considéré comme l’arbre mère de Polis, mais aussi L’arbre de vie. Il communiquait et nourrissait en oligoéléments les autres arbres plus jeunes, malades ou dans le besoin. Au début des années 2000, l’écologiste Suzanne Simard avait démontré que l’entraide et les communications entre arbres empruntaient un réseau du mycélium des champignons. Elle avait mis en évidence ce système coopératif initié par les « arbres mères » parfois long de plusieurs centaines de kilomètres. Ses travaux et recherches furent repris et développés par de nombreux scientifiques et botanistes à travers le monde[i].

Papy Phil aperçut Jérémy se dirigeant vers lui, avec un large sourire.


— Alors, raconte ! lui demanda Papy Phil.

— Ça s’est super bien passé. Sylvia, la Ministre de la Terre Mère, souhaite que nous fournissions une étude de faisabilité de construction d’un tanker sous une semaine.

— C’est génial, ça !

— Mieux serait indécent, rigola-t-il.

— Les copains viennent ce soir. On va célébrer ça aussi.

— Très bonne idée.

— Au fait, j’ai invité aussi Sylvia. J’ai pensé que ce serait une bonne idée.

— Tu as bien fait. Mais, dis-moi, pour quelle raison est-ce une bonne idée ? clignant de son œil gauche.

— Ben, parce que vous avez occupé tous les deux les mêmes fonctions. Elle a immédiatement accepté et est ravie de te rencontrer, répondit Jérémy un peu gêné.

— Oui, ça fait sens, accompagnant sa réplique de son habituel clin d’œil.

— On commence par quoi ? On a besoin de tuyaux de zinc et de plomb et d’un connecteur.

— Dans ce cas, dirigeons-nous dans le quartier recyclage du Grand Agora. Mais, pour ce soir, tout est sous contrôle ?

— A Gaïa Farm, ils m’ont dit de ne pas m’en soucier, ils s’occupaient de tout.

— Après tout c’est normal, c’est ton anniversaire.


De nombreux bassins, tantôt remplis de plantes et fougères, tantôt de roches volcaniques étaient disposés partout sur Grand Agora. Ce système d’épuration des eaux usées était très répandu sur Polis. Il en existait un de plus petite taille à Gaïa Farm.

Le principe était toujours le même. Un premier bassin, composé de roches volcaniques pouzzolane, permettait de retenir les bactéries qui se logeaient dans les petites cavités. Puis une succession de bassins, reliés entre eux, agrémentés de variétés de plantes tels que l’iris, les phragmites, les joncs des chaisiers, … se succédaient. L’eau s’y écoulait paisiblement jusqu’à un dernier bassin peuplé de grenouilles, de couleuvres, de plantes aquatiques…[ii] La nature et la Vie avaient repris leurs droits. Une fois de plus, la boucle était bouclée.


Sur Grand Agora, les marchandises étaient divisées en quartier. Ils venaient de dépasser les étals de vêtements tous faits mains ou recyclés, puis laissèrent les arômes des étals de nourriture derrière eux, longèrent le quartier des produits d’entretien bio et dépourvus de perturbateurs endocriniens et arrivèrent, enfin, au quartier recyclage.

Tout était recyclé sur Polis. Rien n’était jeté. Ce quartier était une véritable caverne d’Ali Baba pour bricoleur en tous genres. Brico aimait chiner dans ce quartier. Des tuyaux s’amoncelaient, des planches de bois de toutes dimensions, des appareils et composants électriques d’un autre âge, des panneaux photovoltaïques recyclés… se côtoyaient.


— Comment vas-tu Papy Phil ? l’apostropha un vieil homme assis derrière son étal de bric-à-brac de composants électriques.

— Merveilleusement bien, Steve. Comment se porte ta femme ?

— Elle pète la forme. Elle vient de s’absenter. Elle sera de retour d’ici peu. Ça lui fera plaisir de te revoir. Ça fait un bail qu’on ne t’a pas vu dans le quartier.

— Tu sais, je vieillis Steve.

— Et il vient de prendre une année de plus aujourd’hui, ajouta Jérémy, rigolard.

— Joyeux Anniversaire, Papy Phil. Bouge pas, je te fais la bise.

Steve contourna son étal et vint l’embrasser très affectueusement.

— Dis-moi, es-tu à la recherche de quelque chose de précis ?

— Oui, je recherche ce connecteur pour boîtier électrique, celui-ci est défectueux.

Papy Phil sortit de sa poche un connecteur et le montra à Steve.

— Ça a au moins ton âge, rigola Steve regardant de plus près le petit objet. Je pense avoir ce qu’il faut pour toi avec une version rajeunie, s’esclaffa-t-il.

Il chercha et remua un tas de composants électriques.

— Tiens, voilà, ça devrait faire l’affaire. C’est une version recyclée, mais ça fonctionnera.

— Merci, Steve, combien je te dois ?

— Considère que c’est ton cadeau d’anniversaire, mon ami. Donne-moi ton vieux connecteur, j’en fais collection. C’est si rare d’en voir en plastique de nos jours. Où l’as-tu trouvé ?

— En fait, je l’ai ramené d’Europe il y a plus de 50 ans.

— Quelle drôle d’idée de ramener un connecteur électrique dans ses bagages ! rétorqua Jérémy.

— Oui, c’est vrai, pouffa-t-il. En fait, sur le cargo m’amenant sur Polis, je me suis lié d’amitié avec l’équipage. Avant de débarquer, ils m’ont donné tout un tas de matériels. J’ai récupéré plein de livres aussi, sourit-il avec son clin d’œil caractéristique.

« Steve, on organise une petite fête ce soir à Gaïa Farm pour célébrer mon anniversaire. Viens avec Mary si vous êtes disponibles. Ça me fera plaisir de la voir.

— Entendu, je vais lui en parler. Tu peux compter sur notre présence.

— A ce soir, alors. Et merci encore pour le cadeau, conclut-il avec son sourire.


Papy Phil et Jérémy s’éloignèrent. Ils quittèrent le quartier recyclage, s’imprégnèrent des parfums du quartier des produits d’entretien et de cosmétiques bio.

Ils pénétrèrent dans le quartier des herbes médicinales. Certains avaient rebaptisé ce quartier la panacée, en mémoire à la déesse grecque qui prodiguait aux hommes des remèdes par les plantes. Pendant des millénaires, ce rôle d’herboristerie médicinale avait toujours été tenu par les femmes. Trois types de plantes, champignons et racines étaient disposés sur les étals en fonction de leurs appartenances géographiques. On y trouvait toute la panoplie de l’herboristerie provenant des anciennes écoles ayurvédiques, chinoises et américano-européennes. Des feuilles de basilic sacré, d’orties, de ginseng … se mêlaient aux racines de gingembre, d’Ashwaganda et d’astragale et aux champignons Reishi et Chaga, notamment. De nombreuses recettes permettaient, soit par infusion, soit par décoction ou encore par concoction, de remédier à divers maux, prévenir de futures maladies et tonifier divers organes du corps.

Enfin, ils arrivèrent de nouveau devant le Grand Agora.


Une centaine d’enfants de 3 à 12 ans se tenaient debout, pieds nus. Une femme, leur faisant face, effectuait des gestes avec ses bras allant et venant en direction de sa poitrine. Les enfants imitaient les gestes de la femme.


— Ça ressemble à un exercice collectif de Cohérence cardiaque, commenta Papy Phil.

— Oui, la nouvelle ministre du Bonheur et du Bien-Être, fraîchement élue, souhaite augmenter les exercices dès le plus jeune âge afin de réduire l’anxiété et le stress.

— C’est une bonne initiative. Mais, du coup, ça vient en complément des exercices de cohérence cardiaque effectués à l’école, je suppose.

— Il s’agit de renforcer la pratique au quotidien, même le weekend.


La cohérence cardiaque était une méthode inventée au début des années 2000. Elle prônait l’intelligence intuitive du cœur[1]. Les docteurs Sarah Childre et Howard Martin avait effectué de longues recherches scientifiques dans le cadre du HeartMath Institute[iii]. Ils avaient découvert, preuve à l’appui, qu’une intelligence réside dans le cœur et celle-ci communique avec le cerveau et le reste du corps.

En pratique, de simples exercices quotidiens en utilisant la respiration notamment, permettaient de réduire le stress, l’anxiété, la sensation d’être submergé, la fatigue, les insomnies et les maladies cardiovasculaires, …

Sur Polis, cet exercice était très répandu dans la population. Cette méthode améliorait également les relations avec les autres. La pratique quotidienne développait les sentiments d’empathie, de compassion, de sollicitude et de joie. La population avait acquis la conviction, qu’au-delà des démonstrations scientifiques, le cœur nous reliait à une intelligence supérieure à travers un domaine intuitif où l’âme et l’humain fusionnent.


— La Ministre du Bonheur et du Bien-Être expliquait dans son programme électoral qu’elle souhaite réhabiliter dès le plus jeune âge la méthode 3-6-5[iv]. Des observations et études ont montré un manque de pratique assidue et régulière chez les enfants, continua Jérémy.

— Elle a raison, c’est essentiel. Dès le plus jeune âge, les enfants de Polis possèdent les bases - 3 fois par jour, 6 cycles respiratoires/minute et pendant 5 minutes. Et si on allait boire un verre ? proposa-t-il.

— Bonne idée, mais, on devait faire d’autres achats. Non ?

— Oui, mais c’est mon anniversaire. Alors, j’ai décidé de remettre à demain l’utile et d’y joindre toute de suite l’agréable, rigola-t-il.

Ils se dirigèrent tous deux vers Dionysos, une célèbre taverne portant le nom du dieu grec du vin, de l’ivresse et des fêtes. En chemin, de nombreuses petites boutiques artisanales et de recyclages, toutes uniques et différentes, se succédaient dans les rues avoisinantes.

— As-tu remarqué que tous les enfants étaient pieds nus, demanda Jérémy.

— Oui, j’ai remarqué. Quelle belle idée ! En même temps que la cohérence cardiaque, ils se connectent à la Terre. C’est double bénéfice.


Papy Phil était un fervent adepte du « grounding » (raccordement du corps à la Terre)[v]. Dans son éco habitat, il aimait marcher pieds nus et être continuellement en contact avec la Terre Mère.

En 1998, Clinton Ober, sortant d’une longue maladie, découvrit par hasard les bienfaits sur la santé de connecter la plante des pieds avec le sol. Il démarcha alors l’Université de Californie, qui, lui ferma la porte au nez.

Il entreprit alors lui-même une première étude auprès de 60 personnes souffrant de troubles du sommeil et de douleurs diverses. Il leur proposa de dormir sur des coussinets reliés électriquement à la terre. Au bout de trente jours, les résultats furent spectaculaires. Toutes déclarèrent se sentir beaucoup plus reposées et la grande majorité d’entre elles connurent une amélioration significative de son état de santé. La publication de cette étude fit sensation parmi les chercheurs et médecins concernés par les incidences des champs électriques environnementaux sur la santé.

La Terre est un véritable champ d’énergie emplit d’électrons libres chargés négativement et bénéfiques pour notre santé.

Notre cœur, notre cerveau, nos systèmes nerveux, musculaire, immunitaire fonctionnent tous comme des circuits électriques dynamiques. Et pour cause, notre corps est principalement constitué d’eau et de minerais. Ces deux éléments sont d’excellents conducteurs.

La mise à la terre, en étant pratiquée seulement une vingtaine de minutes par jour, aurait fait ses preuves dans la réduction du stress, des maux de tête et des crises d’épilepsie, la guérison de l’eczéma et du psoriasis, l’amélioration de la circulation et composition sanguine, le soulagement des problèmes d’articulations, de dos, la diminution des symptômes hormonaux ou prémenstruels, la récupération après l’effort et l’accélération de toute convalescence. Elle serait particulièrement bénéfique pour les personnes souffrant d’électro-sensibilité.

Ils entrèrent tous deux dans la taverne Dionysos, en forme de dôme. Une vaste cheminée, dans laquelle crépitait un feu, réchauffait la pièce. De nombreuses photos, dessins, peintures étaient accrochés aux murs. Toutes célébraient le vin, la bière, l’ivresse dans un élan festif. On y apercevait des représentations d’orgies romaines ou de diners gargantuesques.

Une vingtaine de personnes étaient soit attablées ou accoudées. Les effluves d’orge, de houblon, de pommes et de raisins emplissaient la taverne. Un brouhaha de conversations indistinctes résonnait dans Dionysos quand, soudain, un grand gaillard Maori jonché derrière le bar, aux épaules et bras surdéveloppés et marqués d’innombrables tatouages, cingla la pièce de sa voix profonde.


— Papy Phil, quel plaisir de te voir. Comment vas-tu ? et toi, Jérémy ?

— On va bien, merci. On est allé au marché. Et comme nous avions une petite soif, on s’est dit qu’on allait passer pour claquer une bise à Maui, rigola Papy Phil.

— V’la une idée qu’elle est bonne ! Qu’est-ce que je vous sers les jeunes ?

— Que nous recommandes-tu en ce moment ?

— Y’a la Dionysos, comme d’hab’. Une valeur sûre. J’ai même la version bière de Noël. Sinon, j’ai un très bon cidre de poire maison. Quelques bons vins natures et S.A.I.N.S. (Sans Aucun Intrant Ni Sulfite)[vi]. Et je viens de créer un alcool à 35° à base d’épluchures d’orange. Le résultat est surprenant et excellent.

— Je sens qu’on n’est pas sorti de l’auberge, s’esclaffa Jérémy.

— Toute façon, vous n’êtes pas aux pièces. Vous n’avez rien de prévu. Hein ?

— Ah non, rien de prévu. Il faut juste qu’on soit revenu pour 19h à Gaïa Farm. Une centaine de personnes attendent Papy Phil, taquina Jérémy.

— Y’a un événement spécial ? interrogea Maui.

— Bof, oui, en fait, pas grand-chose. C’est mon anniversaire aujourd’hui, répondit Papy Phil un peu gêné.

— Oh putain, con ! s’adressant aux clients dans la taverne Eh les gars ! c’est l’anniversaire de Papy Phil. Tournée générale de Dionysos offerte par la maison !


Les clients hurlèrent leurs satisfactions et entonnèrent un Happy Birthday. Maui avait déjà commencé à remplir les pintes de bières et les posait unes à unes sur le bar.

Maui signifiait « dieu polynésien » en maori. C’est pour cette raison qu’il avait nommé sa taverne du nom du dieu de l’ivresse et de la fête. Maui était un bon vivant et un être généreux. Né à la fin des années 2020 dans un quartier pauvre et démuni d’Auckland, où les gangs s’entretuaient, ses parents décidèrent de partir. C’est ainsi qu’ils atterrirent à Gaïa Farm. Manutea, le père de Maui, fut un des compagnons de route de Papy Phil. Il contribua grandement à la réussite et construction de Gaïa Farm. Les parents de Maui décédèrent il y avait 10 ans de mort naturelle à un mois d’intervalle. Maui en fut très affecté. Gaïa Farm aussi. Ils représentaient la mémoire de l’éco hameau.

Peu après la phase de deuil nécessaire, Maui, fort de son savoir accumulé à Gaïa Farm dans la fermentation et la distillation d’alcool, avait décidé de réaliser son rêve : posséder sa taverne.

Il était réellement comme un poisson dans l’eau, parfaitement dans son élément, nageant entre l’ivresse et la fête.


— Comment ça va à Gaïa ? Il y a eu de nouveaux arrivants.

— Oui, deux jeunes couples sont arrivés le mois dernier. Ils sont très impliqués et motivés, répondit Jérémy.

— Sinon, la routine. Je consacre la majeure partie de mon temps aux leçons et études, continua Papy Phil.

— Tu as bien raison. Gaia a besoin de toi. Tu dois continuer à transmettre ton savoir. Allez, santé !


Ils levèrent leurs pintes et trinquèrent. Une nouvelle fois les clients entonnèrent un Happy Birthday suivit d’applaudissements lorsque la porte de la taverne s’ouvrit, laissant entrer un peu de fraîcheur.

Un vieil homme, tassé par les années, entra dans la taverne, aidé de sa canne.

Papy Phil, accoudé au comptoir, le reconnut immédiatement.


— Mike ! ça fait plaisir de te voir. Viens te joindre à nous.

— Salut, Papy Phil. Que fais-tu ici ? Et toi, Jérémy ?

— Comme toi, on vient boire un coup, rigola Papy Phil.

— Qu’est-ce que tu prends, c’est pour moi.

— Une Dionysos, s’il te plaît.

— C’est son anniversaire aujourd’hui. C’est la maison qui paye, ajouta Maui tout en servant la pinte.

— C’est ton anniversaire ? ça te fait combien ? demanda Mike.

— 86 ! Et toi ? T’es à combien ?

— 89. 90, le 15 Juin prochain. Bon anniversaire mon ami.

— Alors trinquons à la vieillesse et à l’ivresse mon ami. Et on remet ça le 15 Juin prochain. Pour info, je suis arrivé sur Polis un 15 Juin. C’était en 2031.


Mike, d’origine écossaise par sa famille, était né aux Etats-Unis, en Californie. Son père, un serial entrepreneur dans la Silicon Valley, avait fait fortune dans l’informatique et les logiciels. Lorsque Mike approcha la trentaine, son père décéda. Il hérita alors d’une fortune colossale. Activiste écologique depuis ses années universitaires et très peu intéressé par le monde des affaires, Mike décida de vendre les actions des entreprises de son père défunt. Bien lui en a pris. Quelques années plus tard, lors de la première crise financière, les actions sur le NASDAQ[2] chutèrent. Les actions de l’entreprise que son père avait créée perdirent, comme la plupart des entreprises du secteur technologique, 90 % de leur valeur.

Son père avait acheté des terrains en Nouvelle-Zélande quelques années plus tôt. Il y avait même fait construire un bunker. De nombreux fondateurs de la Silicon Valley avait investi en Nouvelle-Zélande dans des bunkers remplis de nourriture en prévision d’un effondrement soudain. Ce mouvement dit « survivalisme » avait gagné les hautes sphères du business mondial.

Mike, lui, au milieu des années 2020, avait continué à investir en Nouvelle-Zélande, mais pour des raisons diamétralement opposées. Par l’intermédiaire de la fondation qu’il avait créé, il racheta jusqu’à 10 % des terres néozélandaises afin de les transformer en parcs et zones protégés. Mike était une célébrité sur Polis et connu de tous pour son action philanthropique[vii].


— Tu as bien changé Jérémy. La dernière fois que je t’ai vu, c’était il y a plus d’une décennie. Que deviens-tu ? lui lança Mike.

— Je travaille sur un projet révolutionnaire d’un moteur propulsé par la force de l’eau.

— Propulsé par la force de l’eau ! s’étonna-t-il. C’est génial ça. Et à quelle étape en est ce projet ?

— Mon équipe et moi avons rencontré la Ministre de la Terre Mère aujourd’hui. Elle a donné son accord pour la construction d’un tanker équipé de cette invention.

— Bravo ! s’exclama-t-il. Puis se tournant vers Papy Phil. Tu vois, ça valait la peine de se battre. Regarde cette nouvelle génération. Ils vont reconstruire un nouveau monde en prenant en compte les erreurs du passé. Un proverbe écossais m’a été enseigné par mon père il y a très longtemps. « Plein de petites gens, dans de petits lieux, faisant plein de petites actions, changeront la face du monde ». Buvons à cette excellente nouvelle.

Ils trinquèrent de nouveau. Jérémy reprit la parole.

— Comment et quand vous êtes-vous connus précisément ?

Les deux compères se regardèrent en souriant.

— Ça ne va pas nous rajeunir cette histoire, commença Mike.

— En fait, c’est surtout une longue histoire, répliqua Papy Phil.

— Dans ce cas, je propose qu’on reprenne une tournée. Maui, tu nous sers la même chose, s’il te plaît, enchaîna Jérémy.

— Comme si c’était fait.

Mike, d’un geste noble, laissa la parole à Papy Phil.

— Lors des 6 premiers mois en Nouvelle Zélande, j’ai fait du Wwoofing.

— Du quoi ? le coupa Jérémy.

— WWOOF[viii] signifie « WorldWide Opportunities on Organic Farms ». C’était un mouvement mondial mettant en relation des volontaires et des fermiers bio. Le volontaire était nourri et logé. En contrepartie, il travaillait environ 4 à 6 heures par jour pour la communauté agro écologiste et, surtout, il apprenait les bases de l’agriculture bio. C’était le principe du donnant-donnant mais aussi du gagnant-gagnant. La Nouvelle-Zélande était très en avance dans le Wwoofing.

— Et moi, j’étais un de ses fermiers propriétaires, coupa Mike.

— Exactement, après plusieurs expériences dans des fermes, je suis allé dans la propriété de Mike. Et j’y suis resté… 5 ans.

— Il aurait pu rester plus longtemps s’il avait voulu. Mais, il tenait absolument à créer sa propre communauté, ajouta Mike un brin taquin.

— Heureusement, c’est ainsi, que mon père et lui ont fait connaissance, ajouta Maui.

— Que s’est-il passé pendant ces 5 années ? demanda Jérémy.

— Ouh la ! j’ai connu Jackie chez Mike. Elle faisait aussi du Wwoofing.

— Il m’a pris de vitesse. Jackie était magnifique, ajouta Mike.

— Et dotée d’une détermination hors du commun. Puis, En 2035, en parallèle de la création de Gaïa Farm, j’ai décidé de lancer une initiative. La « Marche pour La Terre Mère ». Avec Jackie et Mike, on est parti d’Auckland, à la pointe Nord de l’île, pour rejoindre Wellington, située au Sud. Le tout à pied et en deux semaines. L’idée de départ était de faire des sauts de puce de ferme en ferme afin de sensibiliser la population de la nécessité d’un changement radical. Le premier jour, nous étions 10 à marcher. Le deuxième jour, 100. Le troisième jour, 1000. Nous avons vraiment été surpris de l’engouement généré. En fait, les gens étaient en attente d’un mouvement pacifique, non violent, demandant un changement de système.

— Imaginez ! des milliers de personnes marchant en direction de la capitale. Au bout d’une semaine, nous étions près de 100 000 personnes battant le pavé, compléta Mike.

— Les passants laissaient leurs maisons et nous suivaient. Nous arrivâmes à Wellington, fort de 500 000 personnes derrière nous. La suite de l’histoire, tu la connais. On a fait un « sitting » non violent. Au bout de deux semaines, le gouvernement a démissionné. Le peuple a pris le pouvoir. Nouvelle Constitution. Etc…

— Et puis, Mike fit don au peuple de tous les territoires qu’il possédait sur Polis pour construire des communautés résilientes et auto suffisantes, dit Maui.

— Je fus même élu le 1er Ministre de la Terre Mère de Polis. Ça mérite une petite gorgée de Dionysos, rigola Mike.

— Et Papy Phil te succéda, ajouta Maui accompagnant Mike du même geste.

— Eh ! Prenez-en de la graine. Vous avez les deux premiers ministres de la Terre Mère réunis, s’esclaffa Mike. Pour être tout à fait honnête, je fus élu à titre honorifique afin de me remercier pour la donation effectuée. Je n’étais pas un leader. Papy Phil lui en était un. J’ai vraiment dû insister pour qu’il se présente aux élections en 2038.

— Tu ne voulais pas te présenter ? s’étonna Jérémy.

— J’avais beaucoup à faire. La construction de Gaïa Farm me prenait un temps considérable et était ma priorité. Il est vrai que Mike et beaucoup d’autres personnes croyaient en moi et ma capacité à rassembler la population autour d’un projet porteur et résilient.

— Vous auriez vu son discours lors de l’annonce de son programme. Un chef d’œuvre. Ça s’est déroulé à 2 pas d’ici, on avait aménagé une estrade de fortune au pied du kauri géant. Il y avait une foule monstre. Plusieurs centaines de milliers, voire un million. Ce fut le moment qui déclencha l’espoir et la mobilisation générale dans l’esprit des gens. Un moment historique dont je me souviendrais toute ma vie.

— Tu en rajoutes, Mike. L’étincelle avait été allumée en 2035.

— En 2038, c’est un feu qui fut allumé. Très loin d’une vulgaire étincelle qui s’éteint au premier vent venu.

— Alors, je me suis lancé et j’ai été élu en 2038. Puis réélu en 2041. Les gens voulaient que je rempile mais j’ai refusé.

— Trinquons aux 3 mandats successifs réunis ce soir, lança Maui.

— Mes parents arrivèrent à cette époque sur Gaïa Farm, je crois.

— Ils arrivèrent en 2036. Heureusement que ton père était là. Pendant mes deux mandats successifs, c’est lui qui a porté à bout de bras Gaïa Farm. Je me souviens que, avant de m’engager dans cette candidature, nous avons eu une discussion ton père et moi. Je lui disais que je ne pouvais pas me présenter, il y avait trop de choses à accomplir sur Gaïa Farm. C’est ton père qui finalement m’a convaincu de m’engager dans cette aventure électorale. Ce soir-là, il m’a dit de voir grand et qu’il s’occuperait des détails. Quelle leçon d’humilité ! Tu peux être fier de lui.

Maui, ému, allongea ses immenses bras et encercla Papy Phil avec affection.

— Et mes parents, ils arrivèrent à quel moment exactement ? demanda Jérémy brisant le silence.

— Ils arrivèrent bien plus tard. Vers la fin des années 2040. Peu avant ta naissance. Je me souviens j’avais 20 ans. Ton père était très volontaire, toujours prêt à aider. Il ne s’arrêtait jamais. Une énergie qui forçait l’admiration. Ta mère symbolisait la douceur, la gentillesse. La bienveillance se lisait sur son visage. Mes parents et les tiens étaient très proches, répondit Maui.


Les parents de Maui et de Jérémy, et Jackie reposaient tous dans le cimetière naturel de Gaïa Farm. C’est ainsi que Papy Phil appelait cet endroit. Il considérait que chaque humain n’était que poussière. Nous devions donc, à l’issue de notre passage sur la Terre Mère, retourner à la terre. Une simple cérémonie était organisée. Le corps du défunt était recouvert à l’aide de paille et de copeaux de bois. Ce procédé appelé « humusation » ou « recomposition » transformait le corps humain en compost naturel[ix]. Pour certains, une petite pierre en calcaire sur le sol indiquant le nom permettait de reconnaitre l’endroit. Pour d’autres, un arbre y avait été planté. La Nature, reprenant ses droits, faisait le reste[x].

Papy Phil, voyant la tristesse s’installer sur le visage de Jérémy, enchaîna.


— C’est vrai. Je me souviens de ta naissance. Nous avons fait une grande fête dans l’Agora. Mike tu étais là, te souviens-tu ?

— Oui, j’étais présent. Je m’en souviens très bien. De la cuite aussi, du reste.


Les quatre compères rigolèrent et trinquèrent de nouveau.

La deuxième tournée touchait à sa fin. Maui, en bon observateur proposa.


— On remet ça les enfants ?

— Non, non, il faut qu’on y aille. On nous attend, répondit Papy Phil.

— Comme tu voudras.

— Oui, il faut qu’on y aille. Désolé. Peux-tu te libérer de la taverne ce soir pour venir à Gaïa ?

— Je suis ouvert ce soir. Je ne peux pas m’absenter.

— Je comprends. Mike, tu n’as rien de prévu ce soir ?

— Si, je vais à un anniversaire en l’honneur d’un vieux copain, plaisanta-t-il.


Maui les embrassa chaleureusement avant leurs départs. Mike et Papy Phil sortirent de Dionysos en titubant, suivis par Jérémy. La soirée n’avait pas encore commencé…

[1] « L’intelligence intuitive du cœur – Heartmath » de Doc Childre et Howard Martin, ARIANE, 2005

[2] Indice boursier des valeurs Hi-Tech

[i] Exploring how and why trees talk to each other (en anglais) https://e360.yale.edu/features/exploring_how_and_why_trees_talk_to_each_other

[ii] Vidéo - La Maison Autonome, économie, récupération et traitement de l'eau (PART2) https://www.youtube.com/watch?v=sbh1DaLYhWM

[iii] Heartmath Institute Website (en anglais) https://www.heartmath.org/about-us/

[iv] La Cohérence Cardiaque – Méthode 365 https://www.passeportsante.net/fr/Therapies/Guide/Fiche.aspx?doc=la-coherence-cardiaque

[v] Grounding – Se reconnecter à la Terre Mère https://www.inrees.com/articles/grounding-connexion-terre-energie/

[vi] S.A.I.N.S. (Sans Aucun Intrant Ni Sulfite) https://vins-sains.org/

[vii] Un philanthrope de 83 ans fait un don d’1 milliard à la nature https://www.curioctopus.fr/read/19865/cet-homme-vient-de-donner-1-milliard-de-dollars-a-la-nature-:-il-va-creer-des-parcs-des-reserves-et-des-aires-marines-protegees

[viii] WorldWide Opportunities on Organic Farms https://app.wwoof.fr/

[ix] Le cercle vertueux de l’humusation des corps https://www.humusation.org/

[x] L’État de Washington s’apprête à légaliser le compost humain https://usbeketrica.com/article/l-etat-de-washington-s-apprete-a-legaliser-le-compost-humain?utm_source=Futur+%21&utm_campaign=e0562da820-EMAIL_CAMPAIGN_2019_04_24_03_55&utm_medium=email&utm_term=0_a9d8dccd24-e0562da820-43287603


0 vue

©2019 par Thierry Bréboin. Créé avec Wix.com