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  • Thierry Bréboin

Polis - Chapitre 1 - I Have A Dream

Mis à jour : janv 26



« Celui qui accepte le mal sans lutter contre lui coopère avec lui. »

Martin Luther King (1929 – 1968), pasteur baptiste américain.


2038. Polis. Au pied du Kauri Géant, Grand Agora.


Phil se tenait, pieds nus, debout sur la scène. Face à lui, plus d’un million de personnes répartis sur le Grand Agora et dans les rues adjacentes scandaient « Polis ! Polis ! Polis ! ». Des pancartes aux slogans courts mais percutants fleurissaient partout. Sans qu’aucun mot d’ordre n’eût été donné, le peuple s’était paré des couleurs vertes et blanches, symbolisant la nature et la pureté. Derrière lui, Le Kauri Géant, tel un ange gardien, semblait le couver de son regard en déployant ses immenses branches.


Après une longue réflexion et fort de nombreux soutiens, il avait finalement cédé et décidé de se présenter aux élections de 2038. Sa candidature pour le Ministère de la Terre Mère avait été officialisée un mois plus tôt. Mike l’avait finalement convaincu de prendre les rênes du pays. Le mouvement initié lors de la prise du pouvoir par le peuple de Nouvelle-Zélande en 2035 avait été un succès. La Nouvelle Constitution et les règles des nouvelles institutions politiques constituaient une base solide et fondatrice.

Toutefois, l’engouement lors de cette révolte ne s’était pas traduit dans les faits par le changement radical tant attendu. Il restait encore beaucoup à faire.


La « Marche pour Polis » les mènerait, lui et ses partisans, sur la voie d’un changement pérenne. L’engouement fut plus rapide qu’en 2035. Et pour cause, Phil, Jackie, Mike, Manutea et tout le premier cercle étaient partis dès le premier jour d’Auckland, fort de 10 000 personnes derrière eux, en direction de Wellington. Deux semaines plus tard, un cortège de deux millions de personnes s’avançait vers la capitale. Près de la moitié de la population de Nouvelle-Zélande s’était mobilisée pour soutenir ce qui avait été accompli depuis 3 ans, mais surtout, pour poursuivre l’effort nécessaire.


Son programme avait été largement diffusé sur toute l’île pendant la « marche pour Polis ». Il tenait en quelques points clés et était compréhensibles par tous.

Tout d’abord, un manifesto (annexe en page suivante), accompagnant sa candidature, détaillait les raisons de la création de cinq Ministères : Le secrétariat d’Etat à la Vie rattaché au Ministère du Bonheur et du Bien Être, le Ministère du Savoir et de la Connaissance, le Ministère des Biens Durables et du Recyclage et le Ministère du Commerce Equitable.

La mesure la plus symbolique appartenait au Ministère de l’Economie et des Finances. Il perdait son prestige au profit du Ministère des Echanges et de l’Entraide.

Phil avait proposé un nouveau nom. La Nouvelle-Zélande et sa monnaie se nommerait désormais Polis. Dès le lendemain des résultats du vote, un appel à candidature serait lancé afin d’imaginer et de créer le nouveau drapeau de Polis. Puis, un référendum national déciderait du choix définitif de ce nouvel emblème national.


De nombreuses enceintes avaient été installés sur la Grande place et dans les rues adjacentes. Les soutiens du premier jour, regroupés autour de Jackie, Mike, Manutea se tenaient en arrière-plan.

Phil s’avança vers le milieu de la scène, micro en main. La foule l’acclamant.


Manifesto pour Polis

10 priorités pour 2038


Priorité N°1 - Création dans les 3 ans de 100 000 communautés sous forme d’éco hameaux et d’éco villages. Chaque communauté sera autosuffisante sur un plan énergétique. Aide, support et formation fournis dans le cadre de la construction d’éco habitations à l’ensemble de la population.

Priorité N°2 - Arrêt total dans les 12 mois de l’agriculture intensive au profit de la permaculture et de l’agro écologie. Accès pour tous aux plantes médicinales. Aide, support et formation fournis pour le passage à l’action.

Priorité N°3 - Développement de trois sessions quotidiennes de cohérence cardiaque dans toutes les écoles et toutes les classes. Ajout d’une session quotidienne de Pilates pour tous dans les lieux publics.

Priorité N°4 - Formation immédiate des instituteurs et professeurs aux nouvelles techniques et connaissances par des mentors.

Priorité N°5 - Archivage de tous les savoirs et connaissances dans une grande banque de données accessibles à tous. Chantier étalé sur la totalité du mandat.

Priorité N°6 - Arrêt dans les 3 mois des industries polluantes au profit de l’artisanat.

Priorité N°7 - Priorité donnée au recyclage plutôt qu’à la production de nouveaux biens de consommation. Effet immédiat.

Priorité N°8 - Reconversion systématique des citoyens de Polis en recherche d’emplois dans la permaculture, l’artisanat et le recyclage, la construction d’éco habitations, l’enseignement et la formation des nouvelles techniques et connaissances.

Priorité N°9 - Création immédiate d’une nouvelle monnaie nommée Polis, indépendante du système bancaire mondiale. Fermeture immédiate de toutes les institutions financières sur Polis dont la bourse Néo-Zélandaise.

Priorité N°10 - Priorité donnée à l’échange et l’entraide dans le commerce. Lancement du concept de la Permaconomie.

C’EST MAINTENANT ! TOUS ENSEMBLE !


Chères citoyennes et chers citoyens de Polis,


En premier lieu, je tiens à vous remercier chaleureusement de votre présence.

Nous avons franchi ensemble des ponts et des rivières.

Nous avons foulé ensemble de nos pieds la Terre Mère nourricière.

Si vous êtes là aujourd’hui, c’est que vous savez qu’il nous reste encore un long chemin à parcourir. Que des obstacles vont joncher nos routes.

Qu’il faudra faire preuve d’abnégation et de volonté pour les contourner ou les dépasser.


Pendant ces 2 dernières semaines, j’ai eu le privilège de rencontrer des citoyens comme vous et moi, qui sont prêts pour un vrai changement, radical et pérenne. Les consciences ont évolué en 3 ans. Ce qui apparaissait comme étant du domaine de l’utopie est considérée aujourd’hui comme une nécessité, une volonté même.


Beaucoup d’entre vous, croisés sur la route, m’ont demandé Pourquoi Polis ?

Polis signifie cité en grec. Cette civilisation a inventé le principe de la démocratie il y a un peu plus de 2 000 ans. Démocratie en grec signifie le pouvoir du peuple. Et cette démocratie a été bafouée et galvaudée à travers les siècles.

Il y a 3 ans, à l’aide de la Nouvelle Constitution, le Gouvernement du Peuple vous a redonné votre souveraineté.


C’est désormais vous qui décidez. Et non pas quelques-uns dont les intérêts individuels dictent leurs décisions au détriment du plus grand nombre.

Ce modèle-là. C’est fini. C’est le passé. Notre présent et notre futur, c’est maintenant. C’est Polis ! C’est tous ensemble !


Afin d’insérer le changement enclenché en 2035 dans notre quotidien, nous changeons de nom.

Polis sera désormais notre identité.

Et son drapeau, le symbole qui nous relie à cette nouvel ADN !


Il fit une courte pause laissant les acclamations envahir la grande place.


Mais, vous le savez, il reste encore beaucoup à faire. Tout au long de cette marche, je fus une oreille attentive à l’écoute de chacune de vos préoccupations.

Mais aussi de vos peurs, de vos craintes et de vos espoirs.

Et, à chaque fois, des centaines de fois, je vous ai répondu. Et je vous réponds une fois encore.


Il posa sa voix et inspira longuement.


Il y a 20 ans, en 2018, j’étais encore étudiant. J’avais alors 21 ans. Oui, vous connaissez désormais mon âge.


Il sourit et fit une pause. L’audience riait.


Plein d’espoir et de rêve, j’avais une envie irrésistible de croquer la vie. Puis, je pris connaissance du rapport Meadows – Les limites de la croissance. Je découvris les termes de collapsologie et d’effondrement de notre civilisation thermo industrielle. Les sujets de discussions autour du dérèglement climatique et de biodiversité étaient sur toutes les lèvres. Je compris que nous vivions dans un monde fini où les ressources ne sont pas infinies. Ça peut paraître évident aujourd’hui mais remis dans le contexte, nous étions seulement une dizaine de milliers à en avoir pris réellement conscience. Alors, je décidais de m’engager dans le militantisme non violent, mais concret. Les gouvernements nous endormaient en évoquant la transition écologique.

Désormais, nous leur enseignerons l’écologie sans transition. J’étais jeune et fougueux. C’était il y a 20 ans.


Le rapport Meadows, lui, fut publié … il y a 66 ans. Des dizaines de Millions d’exemplaires vendus plus tard, je tournais à mon tour la première page de ce livre qui changea ma vie. J’allais alors réaliser que la croissance a une limite, que notre système nous conduit dans une impasse. Je prenais alors conscience que « Le problème, ce n’est pas le fait qu’on aille dans le mur ou pas. On y va ! Non, le problème, c’est à quelle vitesse : à 50 km/h ou à 5 km/h ? »

La plupart des gouvernements connaissait l’existence de ce rapport.


Dennis Meadows, lui-même, résumait très bien l’évolution de l’état d’esprit de nos dirigeants à travers les décennies qui avaient suivi la publication de son ouvrage.

Dans les Années 1970, à la suite du rapport commandé par le Club de Rome, les critiques affirmaient « il n’y a pas de limites. Tous ceux qui pensent qu’il y a des limites à la croissance ne comprennent tout simplement rien ». A la fin des trente glorieuses, les deux chocs pétroliers n’avaient pas eu raison du déni ambiant.

Dans les années 1980, le discours était plus nuancé. Certains commençaient à avouer « d’accord, il y a des limites mais elles sont très loin, nous n’avons pas à nous en soucier. »

Puis, dans les années 1990, la sacro-sainte économie néolibérale était élevée au rang de religion. « Les limites sont peut-être proches mais nous n’avons pas besoin de nous inquiéter à leur sujet parce que les marchés et la technologie résoudront les problèmes. »

En somme, en rajoutant de l’économie à l’économie, les experts s’attendaient probablement à retarder le retardement ou à effacer l’ineffaçable.

Dans les années 2000, la méthode Coué était à son apogée. « Il faut continuer à soutenir la croissance, parce que c’est ce qui nous donnera les ressources dont nous avons besoin pour faire face aux problèmes. »

Finalement, au milieu des années 2010, Dennis Meadow déclarait dans une interview « Nous avons simplement continué à changer les raisons de ne pas changer notre comportement. Il est maintenant trop tard pour le développement durable. Il faut se préparer aux chocs et construire dans l’urgence des petits systèmes résilients. »


Nous y sommes !

Après quelques crises financières, monétaires et économiques majeures, des migrations par millions, une crise politique et sociétale sans précédent, le Monde se réveillait et contemplait les dégâts causés par lui-même. Nous dormions éveillés. Le réveil fut brutal.

Gandhi, lui-même, ne disait-il pas « Le Monde contenait bien assez pour les besoins de chacun, mais pas assez pour la cupidité de tous ».

La seule différence notable est que nous n’avions pas su anticiper le choc. Nous nous sommes pris ce « foutu » mur en pleine face.


Je laisserai les experts se quereller sur la vitesse de l’impact.

Je laisserai également les critiques s’écharper pour définir le coupable.

Selon moi, nous sommes tous responsables. Hommes politiques, dirigeants d’entreprises, citoyens, nous avons tous notre part de responsabilité.

Entre nous, quel score aurait obtenu, il y a 20 ans, un candidat à l’élection présidentielle prônant un programme basé sur la décroissance énergétique et des ressources ? 0,5 %, 1 % ?


L’homo Economicus est ainsi fait. Il ne sert à rien de blâmer son voisin. Ceci est le passé.


Dirigeons-nous vers le présent et le futur.


J’ai fait un rêve la nuit dernière.

Nous étions tous dans le même bateau, travaillant et avançant ensemble. Chacun avait son rôle à jouer. Pour ma part, j’avais la lourde responsabilité de fixer le cap. Confiant dans la direction que prenait notre navire Polis. Alors oui, nous avons affronté des tempêtes. Nous avons aussi été les témoins de jours ensoleillés. « Et si nous ne pouvons pas changer la direction du vent, alors, nous allons apprendre à orienter les voiles. »


Ainsi, nous arriverons à bon port !


Une nouvelle fois la foule acclamait Phil. Il poursuivit.


C’est pourquoi, nous devons poursuivre le travail entamé en 2035.


J’ai fait un rêve.


Nous étions tous portés par une ambition commune.

Cette ambition, je l’ai partagée avec vous, tout au long de cette marche.

Je vais vous la résumer en deux points.


Il prit alors un ton plus déterminé.


D’une part, nous allons faire croître une économie utile et décroître une économie nocive[3].

Dès demain, une mobilisation générale va se mettre en œuvre dans la construction d’éco hameaux et éco villages résilients et auto suffisants. L’objectif est d’atteindre 100 000 éco hameaux dans 3 ans.

L’agriculture intensive sera totalement éradiquée dans les 12 mois pour laisser la place à un mix entre la permaculture, l’agro écologie et l’agroforesterie.


La foule, à chaque énumération du programme, renchérissait par des acclamations.


Les industries polluantes disparaîtront dans les 3 mois au profit de l’artisanat.

L’industrie du recyclage va être élevée au rang de priorité nationale.

Les ovations couvraient presque ses paroles. Il augmenta le volume de sa voix de quelques décibels supplémentaires.


D’autre part, tirons les leçons du passé du sens de notre civilisation. L’individualisme, l’égoïsme et l’ignorance n’ont fait qu’attiser le feu d’un système devenu obsolète. Les incendies, provoqués partout sur la Terre Mère, sont les témoignages de notre cupidité et de notre avarice.


Avant de poursuivre, il imposa un instant de silence et regarda l’assistance.


J’ai fait un rêve, qu’un jour, l’entraide et le partage s’imposaient à tous comme une évidence.


J’ai fait un rêve, qu’un jour, la bienveillance et l’empathie devenaient la norme des relations entre individus.


J’ai fait un rêve, qu’un jour, nous réalisions tous que la colère, la rancune, l’égoïsme, la revanche... nous mèneraient vers une voie sans issue.


J’ai fait un rêve, qu’un jour, nous comprenions que « laisser nos cœurs nous guider sera toujours plus important que rechercher des réussites extérieures. »[4].


J’ai fait un rêve, qu’un jour, nos actes quotidiens traduisent que « nous n’héritons pas la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants[5].


J’ai fait un rêve, qu’un jour, nos enfants et nos petits-enfants aient confiance en l’avenir, qu’ils n’aient plus à craindre le changement climatique et que la violence ne soit plus qu’un souvenir d’un monde oublié.


Aujourd’hui, maintenant, je fais ce souhait que nous soyons tous unis vers un même but.


Tous ensemble !

Cette unicité est la clé de notre succès.


Ce n’est pas demain ou après-demain.

C’est maintenant !


Les cris de la foule submergeaient sa voix.


Ce n’est pas moi tout seul. Ce n’est pas non plus toi, toi ou toi, tout seul dans ton coin, livré à ton propre sort.


Il pointait de son index des personnes dans l’assistance.


C’est tous ensemble. Et c’est maintenant.

Réalisons tous ensemble ce rêve, dès aujourd’hui.

Merci.


Il se tut et regarda, les bras levés vers le ciel et la tête haute, le million de personnes qui l’acclamaient.

Jackie, Mike, Manutea et le premier cercle des fidèles vinrent à ses côtés et le félicitèrent.

Un moment historique venait de se dérouler et devait changer à jamais le futur de Polis et peut-être de la Terre Mère.


Discours de Philippe Busarello, Polis, le 14 Mars 2038.

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